Festival 2019
 
Théâtre, à partir de 17 ans
Des caravelles et des batailles
Eléna Doratiotto, Benoît Piret
Wirikuta ASBL
Mise en scène : Elén. Doratiotto, Benoît Piret
 
Interprètes : Salim Djaferi, Eléna Doratiotto, Gaëtan Lejeune, Anne-Sophie Sterck, Benoît Piret, Jules Puibaraud
 
Création lumière,  régie générale : Philippe Orivel

 
rue des Escaliers St Anne

 

17H
du 5 au 27
(relâche les me 10, ma 16, 23)  
 juillet 2019
Durée : 1H40
 
Réservation : 04 90 14 07 99

 

Critique :

Empreint d'étrangeté et d'absurdité, sur une trame et des personnages inspirés de très loin par le film Les Randonneurs, "Des caravelles et des batailles" évoque dans une grande écriture, le monde des retraites spirituelles et ceux qui les font, teinté de l'univers des sectes et leurs gourous. Finement étudiés sociologiquement, les dialogues sont cisèles et on retrouve les petites phrases curieuses qu'on a pu entendre de la part de gens, qui sans vouloir en avoir l'air, ont un pouvoir sur ceux qu'ils manipulent plus ou moins, en dissimulant notamment leurs fonctions de meneurs. Dans la pièce tous sont du même milieu et il n'y a pas à proprement parler, de prises de pouvoir des uns sur d'autres, pas de polémique, et c'est tant mieux. Il existe en revanche la tension d'une intrigue, qui bascule plus ou moins dans l'absurde sans jamais y tomber complètement. L'arrivant devient peu à peu un membre à part entière impliqué dans la structure, telle une association d'amis. On ne saura jamais ce qu'ils sont venus attendre ici, ce qui amène précisément les gens dans ce lieu qui les réunis, et dont ils ont du mal à s'extraire ensuite.: "Est ce que ça a déjà commencé ?" demande le nouvel arrivant au bout de six jours de vie communautaire, à milles mètres d'altitude.

Au début (il en sera de même à la fin), trois personnes réunies attendent un nouvel arrivant présumé, devant la salle du théâtre comble, tandis que les lumières sont encore allumées : -"Y quelqu'un ?". L'un, finit par distinguer un spectateur : "Mais ils sont nombreux on dirait ?!...".. Ils sont heureux d'accueillir enfin la personne attendue, lui demande de "signer" un registre : "Ca c'est juste pour nous... C'est pour nos archives, ça nous amuse..." disent les trois, sans en expliquer plus, rangeant précieusement le document. Il à signé, les autres sont soulagés : -"Vous venez pour... ?"  demande le trio. -'Alors c'est vous qui ?....", dit l'arrivant. Jamais les phrases ne se terminent, on s'attendrais à un quiproquo, le doute s'installe, déclenchant les rires, mais non. Au fil de l'histoire on découvre la personnalité de chacun de ces gens faisant ici une retraite, retapant les bâtis, respectés dans leurs singularités jusqu'à leurs velléités non aboutis.

Cette vie sans heurts, sauf quand le nouvel arrivant à la pulsion folle de repeindre les précieux tableaux du hall d'entrée (havre, après les batailles de la vie, à l’image de celles des peintures), et qu'il reçoit de l'amateur passionné et accueillant du lieu un coup de poing sur le nez, parmi des gens partageant taches et commémorations de chacun selon ses souhaits et projets de vie, fait que les départs sont rares et difficiles. Celui qui le tente, revient très vite dans ce cocon hors du monde. Pourtant tous ces gens flirtent avec la déraison, à moins qu'ils n'aient trouvés en fait le vrai sens de la vie, basé sur des besoins simples reposant sur un essentiel lié à la nature. Si les repas sont fournis apparemment avec aucun souci d'argent, pour chacun qui se mêlent à la vie normale par ailleurs par des liens avec le village le plus proche (où la poste fait grève depuis longtemps), c'est peut être que les arrivants en signant, autorisent un versement sur le compte des accueillants, qui ont dit -"Non, on est pas les organisateurs. Mais on en fait parti..." -de la structure-, ce qui une phrase typique qui pourrait être considérée comme culte, particuliére mais courante de ces endroits, repétée dans le spectacle au moins une deuxième fois, de la part de ces gens qui se nomment finalement "porteurs de projets" (fonction-métier regroupant beaucoup d'affaires fumeuses).

Cette situation avec une présence culturelle muséale au beau milieu de la nature, parmi une vie quotidienne rythmé de promenades, de découvertes des richesses naturelles environnantes, de travaux à faire pour leur lieu de vie, de relations ténues avec les autres membres dont certains s'absentent et reviennent, de fêtes qu'ils s'organisent entre eux, tends à rendre un peu plus borderline peut-être. Tel cet homme qui pense avoir rencontrer un sultan dans le désert lors d'une récente sortie qu'il à faite en montagne, à l'occasion d'un souhait de quitter un moment la communauté. A moins qu'il n'assume un penchant pour la plaisanterie; le respect de chacun en ces lieux, en apparence au moins et en public, envers l'autre, fait qu'on ne caractérise jamais complètement quelqu'un, officiellement.
Pour qui connaît des groupement religieux, ce lieu ne sera pas si saugrenu. L'histoire est prenante, philosophique, sociologique, avec en leitmotiv des faits et légendes historique traités en peinture, lubie et passion de l'un d'eux, qui peut faire aussi office de légitimation d'escroquerie.
Dans l'optique de cette communauté, le rapprochement vers la nature, rapproche aussi de l'univers des contes, de l'invraisemblable, de l'inutile, du  fait d'assumer le rien des choses infimes, la presque folie que certains expérimentent, accentué par cette vie hors du temps, du travail de la société, des contraintes du monde habituel.
C'est une formidable singulière vraie pièce de théâtre, qui fait partager un univers à la fois proche -le langage est vivant, semblable à ce qu'on dirait dans la vie avec ses hésitations et spontanéités-, coloré d'absurde et de tableaux de musées (qu'on ne verra jamais malgré des descriptions précises) de batailles, l'extermination des Incas peuple minoritaire, par les Espagnols, commentés par un  passionné, dans une communauté fraternelle d'individus qui ont décidés de s'extraire de la vie habituelle, abritant, gens un peu fous, rêveurs ou décalés de la société, d'une certaine classe sociale qui peut prendre du temps pour réfléchir.
Les comédiens sont parfaits, différenciés, la gourou (l'accueillante) à l'air qu'il faut, au petit sourire charmeur et en dessous, de prendre les gens pour des idiots, la snob Madame dont on doit prononcer le nom très exactement est bien étudiée elle aussi, distante tout en se voulant sympa, tandis que le gourou  (l'accueillant, amateur de tableaux) est bien, très aimable mais capable d'intransigeance voire de violence, il en est de même pour l'illuminé grand de taille, auteur fatigué -mais ancien champion de natation-, nous apprends ces collègues. Les rôles semblent écrits pour chacun.

On a l'impression d'avoir vue une pièce d'envergure, basée sur le rêve d'après un certain réel, avec un sens utopique caractérisé dans son titre, sur des gens qui peuvent vivre ici leurs chimères.

C'est une pièce qu'on espère revoir ailleurs, hors festival, avec un long chemin devant elle.

Vendredi 12 juillet 2019

 

 

Livret  :

"Nous voilà hors du Monde ou plutôt hors de l’agitation du Monde, dans un espace-temps où évolue un curieux microcosme. Aujourd’hui, elle s’apprête à accueillir un nouveau membre et c’est à travers lui que nous découvrons le lieu et les préoccupations particulières de ceux qui y habitent. Inspiré, entre autres, par La Montagne magique de Thomas Mann, ce spectacle ouvre un espace pour l’imaginaire, autorise l’utopie. Formidable expérience de théâtre tout en sensibilité".

«Benoît Piret et Élena Doratiotto nous convient à un voyage à l’intérieur de nous-mêmes à travers de grandes références, de la «Montagne magique» de Thomas Mann à Michel Foucault, de Musil et son «Homme sans qualités» au massacre des Incas. Au secours, on étouffe? Pas du tout, cette forêt savante reste discrètement à l’arrière-plan d’un spectacle humoristique, basé sur la vie quotidienne d’un groupe qui accueille un voyageur égaré, une sorte d’ahuri candide, notre semblable, notre frère. Avec en perspective le Monde et son Histoire, décapés en douceur. Fort, drôle, raffiné.»
Christian Jade – RTBF"

 

 

Production et soutiens :

Production : Wirikuta ASBL. Coproduction. Festival de Liège,  Mars-Mons Arts de la Scène, Théâtre Jean-Vilar Vitry-sur-Seine, Maison de la Culture Tournai, La Coop asbl. Aide : Fédération Wallonie-Bruxelles. Soutiens : MCA Recycling sprl et Tax-shelter du gouv. fédéral belge, Théâtre Varia, La Chaufferie-Acte1, Zoo Théâtre, Raoul Collectif